Laure de Pétrarque

Translatio imperii et translation studii : la Laure de Pétrarque

 

I, 32

 

1580-1581

 

Le grand empire sera tost translaté

En lieu petit qui bien tost viendra croistre

Lieu bien infime, d'exiguë comté,

Où au milieu viendra poser son sceptre.

 

En lieu petit : en petit lieu

 

L'identité de la Laure de Pétrarque n'est pas fixée.

 

C'est Jean de Nostredame (1507-1577), frère du trop illustre astrologue Michel Nostradamus, qui, un des premiers, sinon le premier, nous dit que Laure était d'Avignon et de la Maison de Sade, dans ses fantaisistes Vies des plus célèbres et anciens poètes provençaux qui ont floury du temps des comtes de Provence. Il la nomme « Laurette, yssue de l'illustre famille de Sade, gentilfemme d'Avignon, tant célébrée par François Pétrarque... », en son discours de Laurette de Sade, femme docte.

 

On doit la Laure de Noves à l'abbé de Sade, qui tenait beaucoup à avoir dans son ascendance, comme lointaine aïeule, l'amante idéale, la muse de Pétrarque.

 

François Ier passant à Avignon après la découverte de M. Scève, voulut voir le tombeau de Laure de Noves aux Cordeliers, où l'épitaphe gravée sur le mur annonçait que son mari fut enseveli dans le même sépulcre. Le Roi, lui-même, composa l'épitaphe suivante :

 

En petit lieu comprins vous pouvès voir

Ce qui comprend beaucoup par renommée ;

Plume, labeur, la langue et le savoir,

Furent vaincus par l'aimant et l'aimée.

O gentille âme ! étant tant estimée,

Qui te pourra louer qu'en se taisant ?

Car la parole est toujours réprimée,

Quand le sujet surmonte le disant.

 

Dans la chapelle de la Croix, Laure de Noves fut ensevelie en 1348, et c'est là qu'un poète-antiquaire de Lyon, Maurice Scève, prétendit découvrir sa tombe en 1533.

 

Dans une étude sur Les Cours d'Amour et Jehan de Nostre-Dame (« Annales d'Avignon et du Comtat Venaissin », 1933), le Dr Leroy a montré qu'on avait cru à tort trouver Laure de Noves dans une charte de 1325 des archives de Saint-Rémy-de-Provence.

 

Le 6 avril 1327, sous le porche de l'église Sainte-Claire à Avignon, François Pétrarque vit pour la première fois, si nous en croyons M. Hilaire Enjoubert, non pas Laure de Noves, mariée à Hugues de Sade, mais Laure, plutôt Lauretta de Sabran, fille du seigneur de Caumont (Vaucluse).

 

D'après M. Armand Audibert (Les amours de Laure et de Pétrarque à la Fontaine de Vaucluse, éd. Mouton, Toulon 1924, et Souvenir du 600e anniversaire des amours de Laure et de Pétrarque à la Fontaine de Vaucluse, 13 27- 1927), la Laure de Pétrarque serait issue de la famille des Adhémar des Baux, de la Maison d'Orange, et habitait le village de Vaucluse. Une Laure d'Adhémar épousa le comte Jean de Bourgogne en 1270 ; une seconde Laure épousa Raimond des Baux en février 1274 ; une troisième fut religieuse à l'abbaye de Saint-Pons, au diocèse de Marseille, en 1276; une quatrième Laure d'Adhémar fut religieuse à l'abbaye du Bouchet, au Comtat Venaissin, près Pernes, en 1282. Enfin, la cinquième Laure, par ordre des temps, est Laure des Baux, de Vaucluse, vierge très belle et très illustre, que Pétrarque, dit Armand Audibert (pp. 17 et 18), nous apprendra être née en l'an 1305 et au mois d'avril, des seigneurs qui ont gouverné la seigneurie et principauté de Vaucluse dans le XIVe siècle. M. Audibert place le tombeau de la muse non pas à Avignon mais à Vaucluse, dans la vallée de Galas, sur la rive gauche de la Sorgue. Il reproduit l'églogue XIe de Galas Thea — et non Galatea, dit-il — dans laquelle le poète représente le vallon de Vaucluse et la vierge illustre qui y a laissé sa dépouille mortelle. L'épitaphe termine le récit de Pétrarque : Hic liquit Gala Dea suum pulcherrimum corpus Lebera jamque polos, et regia tecta tonantis Insequitur ; superumque choros memasque fréquentât : « C'est ici que la vierge immortelle de Galas a laissé la beauté du corps ». Quant à ce tombeau de Laure des Baux d'Adhémar à Vaucluse, il fut restauré en 1411 par les soins de Jean Nicolas, évêque de Cavaillon (p. 126 et suiv.) (Emmanuel Davin, Les différentes Laure de Pétrarque. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé : Lettres d'humanité, n°15, décembre 1956 - www.persee.fr).

 

La thèse de la Laure des Baux est déjà avancée au XIXème siècle par l'abbé Costaing de Pusignan (mort en 1820) (Jean Joseph François Costaing de Pusignan, La muse de Pétrarque dans les collines de Vaucluse ou Laure des Baux: sa solitude et son tombeau dans le vallon de Galas, 1819 - www.books.google.fr).

 

L'Empire de Charles Quint

 

Depuis deux ans on parlait du mariage d'un fils de France avec une nièce de Clément VII, Jules de Médicis [...]. Tous les politiques considéraient ce mariage comme une chimère, parce que Charles-Quint voulait faire épouser cette princesse à François Sforce, duc de Milan. Mais Clément VII promettait de réunir le Milanais à d'autres grands domaines en faveur de l'époux futur de sa nièce; il compensa de cette manière, dans l'estime de François Ier, tous les désavantages d'une alliance si disproportionnée. Ainsi l'affaire ne fut pas plutôt résolue, que le pontife partit avec sa nièce, Catherine de Médicis, âgée seulement de treize ans, pour se rendre auprès du roi à Marseille. Dans la jeune et séduisante italienne, rien n'indique encore cette Catherine qui se rendit si célèbre sous les règnes de ses trois fils, François II, Charles IX et Henri III. François Ier s'arrêta alors à Avignon, avec les ducs d'Orléans et d'Angoulême. Les chroniqueurs nous ont laissé le récit des fêtes brillantes qui furent données à ce prince, et qui coûtèrent si peu au conseil municipal de notre ville. François descendit au palais archiépiscopal, chez le cardinal de Médicis, premier pasteur du diocèse d'Avignon, et membre aussi de cette famille d'illustres marchands avec lesquels allait s'allier la dynastie des Valois. Quatre ans après, le vainqueur de Marignan, quiétait assurément aussi brave chevalier que celui de Tunis et de la Goulette, avait répondu énergiquement au défi de l'empereur. On en vint bientôt à une guerre violente; et grâce à la connivence du marquis de Saluces, Charles-Quint, avec une armée nombreuse, fit une irruption en Provence. Les Impériaux, après bien des tentatives sur Marseille et Arles, ne purent s'emparer d'aucune de ces places. Aussitôt que le roi de France fut instruit que son rival était entré sur ses domaines, il nomma généralissime de son armée le maréchal Anne de Montmorency, l'homme de guerre le plus expérimenté de son siècle. François Ier resta à Valence avec un corps de troupes pour protéger le camp qui allait s'établir entre le Rhône et la Durance. Montmorency s'avança avec son armée forte de 38,000 hommes, et détacha Robert Stewart, seigneur d'Aubigny, pour occuper Avignon, qui ouvrit ses portes aux 8400 hommes de Stewart. Le plan du connétable était de ne risquer aucun combat et de laisser à l'empereur la fatigue d'une campagne dans laquelle il aurait tous les obstacles à vaincre (J.-B.-M. Joudou, Avignon, son histoire, ses papes, ses monumens et ses environs, 1842 - books.google.fr).

 

En 1538, le baron Jean de Maynier d'Oppède, premier président au Parlement de Provence à Aix, publia Les Triomphes de Pétrarque, traduits de langue toscane en rime française, que le libraire Denis Janot vendait en sa boutique de la rue Neuve-Notre-Dame, à Paris, à l'enseigne Saint Jean-Baptiste, en cet an de grâce. Placée à la fin du Triomphe de la Renommée, bien jolie nous paraît la miniature suivante, qui donne du relief à la physionomie de la belle Laure : Par dessus tous vis venir vistement Madame Laure étant mignonnement De blancs habits vestue en la manière D'une grande Roine, ou Dame singulière, Tenant maintien de doulx contentement : Elle a le breit partout le firmament, Entre le monde aussi pareillement, Que de Vertus elle est Trésorière, Par dessus tous. Il existe, peut-être, des traductions de poèmes pétrarquistes sur Laure plus anciennes, mais celle-ci, datant de la première moitié du XVIe siècle, est classée dans les premières. La traduction par le baron d'Oppède des six Triomphes est embellie de gravures sur bois, imprimées par Charles Langelier. Les quatre premiers Triomphes sont en vers de dix syllabes puis de différentes mesures dans le Triomphe du Tems, et celui de la Divinité est en vers héroïques. L'ouvrage est dédié au connétable Anne de Montmorency (1493-1567), qui venait de défendre la Procence contre l'invasion de Charles-Quint en 1536 (Emmanuel Davin, Les différentes Laure de Pétrarque. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé : Lettres d'humanité, n°15, décembre 1956 - www.persee.fr).

 

Au milieu : la principauté d'Orange terre d'empire

 

Avignon & son Comtat dans la Provence sont au sainct Siege, Orange & sa Principauté au milieu du Comtat d'Avignon, est au Prince d'Orange, la Principauté de Dombes en Bresse, est à Madamoiselle (Nicolas Sanson, L'Europe En Plusieurs Cartes, Et En divers Traittés De Geographie Et D'Histoire, 1683 - books.google.fr).

 

La principauté d'Orange est une ancienne principauté souveraine créée en 1181, date à laquelle Bertrand Ier des Baux (1130-1181) fait reconnaître son titre de prince par l'empereur Frédéric Ier Barberousse. Elle était presque entièrement enclavée dans le Comtat Venaissin et avait sa capitale dans la ville d'Orange, dans l'actuel département de Vaucluse, en France.

 

Le comté est passé en 1173 à la maison des Baux, puis la principauté est elle-même passée en 1388 à la maison de Chalon, et en 1544 à la maison de Nassau. Le dernier descendant de la maison de Chalon, René de Nassau-Chalon, marié à Anne de Lorraine (fille du duc Antoine de Lorraine), laissa la principauté à son cousin Guillaume Ier d'Orange-Nassau, dit le Taciturne, qui n'était pas un descendant des princes originels (1544). La principauté d´Orange est rattachée unilatéralement au Dauphiné par le roi de France Henri II en 1551, qui doit cependant la restituer à Guillaume Ier en 1559.

 

Guillaume de Nassau, prince d'Orange (en néerlandais : Willem van Oranje), comte de Nassau, dit également Guillaume le Taciturne (Willem de Zwijger) est né le 24 avril 1533 à Dillenburg et mort au Prinsenhof de Delft le 10 juillet 1584, assassiné par Balthazar Gérard (fr.wikipedia.org - Guillaume Ier d'Orange-Nassau).

 

Une des devises de la Maison des Baux était "Au Hasard Balthazar". (fr.wikipedia.org - Liste des seigneurs des Baux).

 

Philibert de Chalon, prince d'Orange, au service de Charles Quint, a été capturé en juin 1524 devant Nice. Il est successivement enfermé à la grosse tour de Bourges, puis au château de Lusignan, avant d'être conduit à Lyon dans le courant de 1525. Ses biens sont confisqués par le roi de France pour cause de prise d'armes contre son suzerain. Aussi Charles Quint réclame-t-il non seulement sa libération, mais aussi que « restitution soit faicte entière de sa principaulté et de tout ce qu'il tenoit en Bretaigne, ou temps de la guerre, conforme à son mémorial ». Il faudra attendre le traité de Cambrai (août 1529), pour que cette restitution soit effective. Philibert de Chalon en jouit brièvement car il est tué en Toscane dès 1530. Ainsi l'obtention de sa libération, effective dès 1526 [Traité de Madrid], se double-t-elle d'un contentieux territorial lié à une question de suzeraineté (Revue française d'histoire des idées politiques, Numéros 1 à 2, 1995 - books.google.fr).

 

Des oranges sont servies lors d'un banquet à l'hôtel consistorial (hôtel de ville) de Besançon, cité impériale, à la fin de l'année 1517, le 14 décembre. C'est pour l'instant la plus ancienne mention d'orange en Franche-Comté, à l'époque de Charles Quint. Les oranges, mangées en friandise, en entrée, comme salade, ou avec le rôt, sont cultivées à l'orangerie des Chalon au château de Nozeroy en 1519. À la fin de cette année-là, lors du fameux tournoi, on présente avec fierté « un arbre chargé d'oranges ». Ces grands seigneurs, qui sont, il est vrai, princes d'Orange, ont aussi une orangerie dans leur château de Lons-le-Saunier en 1533  (actuelle place Philibert de Chalon). On accède au château en marchant au milieu d'une allée d'orangers chargés de fruits (Paul Delsalle, Charles Quint et la Franche-Comté: Portraits et lieux de mémoire, 2008 - books.google.fr).

 

Translaté : Translatio imperii, translatio studii et Laure

 

Dès le sacre d'Othon Ier (962), l'Empire se présente comme l'héritier de l'Empire romain. Constamment répétée au cours du Moyen Âge, l'idée de la « translation de l'Empire » (translatio Imperii) est ravivée par les humanistes allemands. Dans ce contexte, Maximilien Ier, au pouvoir de1493 à 1519, décide, en 1508, alors qu'il n'a pas reçu du pape la couronne impériale, de prendre le titre d'« empereur élu des Romains ». Charles Quint, empereur de 1519 à 1556, imite son grand-père, et finit par aller à Bologne en 1530 pour recevoir la consécration romaine (usage qui ne se reproduisit plus par la suite) (David El Kenz, Claire Gantet, Guerres et paix de religion en Europe: XVIe -XVIIe siècles, 2008 - books.google.fr).

 

Mot clef de l'imaginaire médiéval, la translatio est un terme polysémique, qui, à partir du sens étymologique de « transporter », « transférer », prend divers sens figurés, comme « métaphore » ou « traduction ». À partir du premier sens, le Moyen Âge a construit la notion de translatio studii et imperii, datant du IXe siècle. La translatio studii repose sur une conception dynamique du savoir : issu de la Grèce, plus exactement de Troie, il aurait circulé jusqu'à Rome, pour parvenir enfin en France. La succession des empires - translatio imperii - est parallèle à la  circulation du savoir et s'appuie sur la Bible. Pouvoir et savoir apparaissent comme deux entités supérieures qu'il convient d'utiliser à bon escient, sous peine de se les voir confisquer. Mal employés, le pouvoir et le savoir sont transférés à un autre empire. Dans cette perspective , l'Occident médiéval constitue le point d'aboutissement de Troie, dont il reproduit la civilisation, tout en la perfectionnant. À l'évolution temporelle et spatiale correspond un progrès de civilisation. La translatio imperii ne se résume pas à la continuité de la lignée troyenne : elle en draine également la civilisation. Les héros fondateurs sont aussi des héros civilisateurs, qui possèdent les valeurs troyennes – en l'occurrence courtoises – caractérisées par le raffinement des mœurs, d'où la large place faite à l'art, et notamment à l'orfèvrerie, dans les dans les romans antiques. Troie est en effet un modèle inégalé et inégalable en matière d'œuvres d'art. Les modifications, notamment cultuelles, sont le signe d'un parachèvement : grâce à la religion du Christ, l'Occident surpasse son modèle troyen (Valérie Gontero, Parures d’or et de gemmes: L’orfèvrerie dans les romans antiques du XIIe siècle, 2013 - books.google.fr).

 

François Ier donne vie à un italianisme royal et français. Amoureux des vers de Pétrarque, il en impose la mode à la cour. Goût des vers et enjeux politiques se rejoignent, fût-ce involontairement. En 1533, la découverte par le roi du prétendu tombeau avignonnais de Laure, célébrée par Pétrarque dans son Canzoniere, a tout pour être l'escorte culturelle des ambitions géopolitiques du souverain : François Ier, en ordonnant la restauration du tombeau abandonné et en composant les vers d'une épitaphe de Laure, fait de son royaume le conservatoire d'une culture qui dépasse ses frontières linguistiques et absorbe un fleuron de la culture italienne. On n'en conclura pas hâtivement que François Ier conduit une politique culturelle au sens que le XXe siècle a donné à cette expression ; mais il ne fait aucun doute que ses goûts rejoignent des intérêts politiques auxquels les humanistes sont sensibles. La translatio studii, qui de l'antique Athènes conduit les Muses en France après un séjour italien, se fait aspect de la translatio imperii. Armes et lettres ont partie liée pour un prince qui maîtrise les unes et les autres, qui ne délaisse ni les unes ni les autres (Bruno Petey-Girard, François Ier et les lettres - expositions.bnf.fr).

 

Lieu infime

 

Le Dizain LXXIX de la Délie de Maurice Sève semble avoir pour fonction essentielle de figurer, dans la vie de l'Amant, le retour de la lumière et de l'espoir. C'est la remontée vers le Soleil après la chute dans le «profond des tenebreux Abysmes». Une indiscutable réussite poétique. La structure 4/6 souligne les correspondances entre les deux espaces - celui, extérieur, de l'Univers, et celui, intérieur, de l'Amant. Les vers 1-4.forme un quatrain décrivant l'action complémentaire et synchronisée - en tout harmonieuse - du couple Aube/Apollon. Parfaite figure de la saincte union recouvrée. Les regions infimes : les régions les plus basses (lat. inferus, infimus) - avec la connotation possible d'une remontée des enfers (inferi). Comme le signale McFarlane, cette évocation a sans doute son origine chez Pétrarque, Triumphus Cupidinis (Gérard Defaux, Maurice Sceve: Delie. Object De Plus Haulte Vertu, 2004 - books.google.fr).

 

Le tombeau de Laure des Baux se trouve près de la Sorgue, qualifiée de "rivulus exiguus seu fons" par le napolitain Giovanni Moccia qui y vécut certaines de ses amours (Alfred Coville, La vie intellectuelle dans les domaines d'Anjou-Provence de 1380 à 1435 (1941), 1974 - books.google.fr).

 

Un des gestes hautement symboliques que les hommes de la Renaissance doivent oser accomplir est celui de l'ouverture du tombeau. Un geste à proprement parler fondamental qui permettra de constater que la mort n'est pas là où on la croyait. Car par un renversement tout à fait significatif, c'est, au moment où l'on procède à la réouverture du tombeau, ce dernier qui sera appelé à incarner la mort, alors que le mort qu'il contenait retrouve, sous une forme ou une autre, la vie. On pourrait dire en effet que l'ouverture du tombeau est un des « grands récits » par lesquels la Renaissance se construit : elle est à proprement parler un geste fondateur qui trouve sa justification dans le sentiment à la fois inquiétant et rassurant que ce qui est enseveli n'est pas forcément mort (Thomas Hunkeler, Le vif du sens: corps et poésie selon Maurice Scève, 2003 - books.google.fr).

 

LELO : LELLO ?

 

L'acrostiche du quatrain donne LELO.

 

Pétrarque se piqua d'élégance dans les cercles des jolies femmes et dans les palais des grands. Il cultiva les muses latines, toscanes et comtadines, se perfectionna dans la littérature et les sciences, sous les leçons et les conseils de Raimond Soranzo, jurisconsulte distingué, et de Jean de Florence, secret, apostolique. Il apprit aussi legrec, du moine Bernard Barlaam. Il gagna la confiance de Jacques Colonne, qui, ayant été nommé évèque de Lombez, l'invita à l'accompagner dans son diocèse silué au pied des Pyrénées. Pétrarque s'y lia étroitement avec Lello [fils de Pietro Stefano], gentilhomme romain (qu'il appelle Lélius dans ses lettres), et avec Louis [de Campine] (qu'il désigne sous le nom de Socrate), né sur les bords du Rhin, tous deux versés dans les arts, morts l'un et l'autre à Avignon, Socrate en 1561, de la peste, Lélius peu d'années après (Casimir François Henri Barjavel, Dictionnaire historique, biographique et bibliographique du département de Vaucluse, Tome 2, 1841 - books.google.fr).

 

On sait que la mort de Laure fut annoncée au poète par son ami le Flamand Louis, dit Socrate. M. Audibert prétend à ce sujet que « dans presque toutes les éditions on lit Ludovici mei au lieu de Lelii mei, ce qui est une faute grossière. Pétrarque n'eut jamais d'ami appelé Louis, et c'est Lelius qui lui écrivit pour la mort de Laure ».

 

Voici, la traduction française du texte latin de la note insérée par Pétrarque dans son Virgile favori qui se trouve a l'Ambrosienne de Milan (Virgilius Petrarcae) :

 

Laure, que ses vertus personnelles ont rendu illustre et que j'ai longuement célébrée dans mes chants, apparut d'abord à mes yeux, à l'aube de mon adolescence, l'an du Seigneur 1327, le 6 avril, dans l'église Sainte-Claire d'Avignon, à une heure matinale. Et c'est dans la même ville, au cours du même mois d'avril, le même jour — le 6 — à la même heure du matin, mais en l'année 1348, que la lumière du jour fut enlevée à cette autre lumière (Laure) : je me trouvais alors, par hasard, à Vérone, hélas ! ignorant le malheur qui me frappait. C'est par une lettre de Louis que cette atroce nouvelle m'atteignit à Parme, la même année, au matin du 19 mai. Ce corps d'une pureté parfaite et d'une beauté suprême fut enseveli dans le couvent des Frères Mineurs, le jour même de sa mort, dans la soirée. Quant à l'âme de Laure, comme le dit Sénèque à propos de l'Africain, j'ai l'intime persuasion qu'elle est retournée au ciel d'où elle est venue. En souvenir de ce cruel événement et pour y goûter une sorte d'amère douceur, il m'a paru bon d'écrire ces lignes, de préférence dans ce lieu sur lequel j'ai souvent fixé mon regard, afin de me rappeler sans cesse que désormais il n'existe rien qui doive me plaire plus longtemps dans cette vie, et qu'il est temps pour moi, puisque la chaîne qui me retenait est brisée, de m'évader de Babylone, aidé par les réflexions profondes que m'inspirent ces événements (horum ?) et par le sentiment de la fuite si rapide du temps. Par la grâce prévenante de Dieu, il me sera facile d'agir ainsi, à moi qui réfléchis profondément et courageusement aux soucis superflus du passé, à ses vains espoirs et à ses deuils inattendus (Emmanuel Davin, Les différentes Laure de Pétrarque. In: Bulletin de l'Association Guillaume Budé : Lettres d'humanité, n°15, décembre 1956 - www.persee.fr).

 

Le 6 avril 1327 est le Lundi saint de la semaine de Pâques (12 avril). L'année à Florence commençait à l'Annonciation (25 mars) et à Avignon à Noël (au moins au XIIIème siècle) (Benoît-Michel Tock, Olivier Guyotjeannin, "Mos presentis patrie" : les styles de changement du millésime dans les actes français (XIe-XVIe siècle). In: Bibliothèque de l'école des chartes. 1999, tome 157 - www.persee.fr).

 

De ces faits, le 6 avril 1327 ancien style garde le même millésime dans le nouveau style (jour de l'an au 1er janvier)

 

Le couvent des Frères Mineurs où serait inhumé le corps de Laure pourrait être celui d'Avignon, mais il y en avait un à Orange aussi :

 

La place des Cordeliers doit son nom à la proximité de l'ancien couvent des Franciscains, fondé dans le treizième siècle, dont seuls subsistent l'église (actuelle église Saint-Florent) et le cloître. Ces religieux étaient familièrement appelés "Cordeliers" parce qu'ils portaient comme ceinture une corde à trois nœuds. La place prolonge à l'est l'esplanade du théâtre antique (www.ville-orange.fr).

 

L'église Saint Florent, du nom du patron de la ville, a servi de sépulture à de nombreux seigneurs des Baux (fr.wikipedia.org - Eglise Saint-Florent d'Orange).

 

Typologie

 

Le favori du roi de France Henri III, l'amiral de Joyeuse, se rendit en 1583 à Rome, pour engager le pape à seconder son ambition. Non seulement il lui représenta le maréchal de Montmorency (1534 - 1614), Henri fils d'Anne de Montmorency qui avait occupé Avignon en 1536, comme le plus dangereux des fauteurs des huguenots, il voulut persuader Grégoire XIII de s'adresser au roi, pour qu'il éloignât du comtat d'Avignon un grand seigneur qui favorisait l'hérésie jusqu'aux portes de cette cité de l'Église. Le pontife témoigna au duc de Joyeuse les plus grands égards, tant qu'il n'eut à considérer en lui que le jeune et beau favori d'un roi; mais il ne lui accorda point autant de crédit comme négociateur. Il était averti que Joyeuse avait demandé à son maître de lui céder à lui-même le comtat d'Avignon en souveraineté, sous prétexte qu'il n'était point aliéné, mais seulement engagé à l'Église, sous charge de réméré. Le roi l'avait promis, pour le cas où il pourrait aussi rentrer en possession du gouvernement de Languedoc. Grégoire XIII répondit vivement à Joyeuse qu'il était convaincu que Montmorency était un loyal serviteur de Dieu et de son roi: aussi n'oublierait-il jamais les services que l'Église avait reçus de lui (Jean Charles Léonard Sismonde de Simondi, Histoire des Français, Tome XIV, 1838 - books.google.fr).

 

Le titre en lui-même de prince d'Orange prendra aussi de l'ampleur. La maison de Nassau donnera les souverains des Pays-Bas. Guillaume III, né en 1650, à La Haye, était fils de Guillaume Il de Nassau, prince d'Orange, et de Henriette Marie Stuart, fille de Charles I, roi d'Angleterre. Il épousa une fille de Jacques d'York et fut appelé à le détrôner par les Anglicans qui ne voulaient pas d'une dynastie catholique à la tête de la Grande Bretagne.

 

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